Le front populaire

ciné-archives
        • La nouveauté d'un cinéma militant

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            • Un cameraman de Ciné-Liberté : "Le Grand Prix Cycliste de l'Humanité" - Réal : Anonyme - 1936, N/B, sonore, 10min (photogramme).
            • Interview de Pascal Ory, professeur d’Histoire contemporaine à la Sorbonne (Paris I)1

              Au moment du Front Populaire, qu’est-ce qui décide les organisations politiques et syndicales, à produire des films ?

              Le cinéma est le “ média ” le plus populaire dans les années trente. Au sein de la gauche française, il existe toute une réflexion sur la “ nouvelle culture ” : Jean-Richard Bloch publie plusieurs textes pour inciter la gauche à ne pas demeurer arc-bouté sur la culture traditionnelle lettrée. La conscience que la TSF (la radio), la photographie et le cinéma sont des formes d’expression et de diffusion capitales est donc assez répandue à ce moment-là. Mais, jusqu’en 1935, ces organisations n’ont pas beaucoup de moyens.
              Cette situation bascule complètement au printemps 1936 : les grèves déclenchent un afflux d’adhésions qui apportent des fonds nouveaux aux partis et aux organisations. Le mouvement de syndicalisation est si massif qu’en l’espace d’un mois, on passe quasiment de zéro à une majorité de syndiqués chez les techniciens du film. Les organisations sont alors à même d’investir dans la production.

            • Comment sont produits ces films ?

              Le cinéma militant du Front Populaire nourrit l’ambition d’associer des films d’esprit nouveau (social, syndical, réellement populaire) avec une nouvelle manière de produire. De ce point de vue, le film emblématique du Front reste "La Marseillaise" de Jean Renoir, tentative inaboutie mais remarquable, en 1937, d’une production réalisé en
              coopérative et financée par ses spectateurs2.
              Parmi les organisations militantes, on peut distinguer principalement les films produits par la SFIO, la CGT et le PCF avec l’Humanité.
              De mai 1935 jusqu'au début 1937, c’est la SFIO qui produit de façon plus systématique, sous l’impulsion de Marceau Pivert, un des rares hommes politiques à s’intéresser vraiment au cinéma. Le service cinématographique de la
              Fédération socialiste de la Seine produit en tout une quinzaine de “contre-actualités prolétariennes”3, jusqu’à ce
              qu’éclate la crise entre Pivertistes et direction de la SFIO4.
              Le PCF se concentre essentiellement sur une structure de distribution : les Films Populaires. ET le cas Ciné-Liberté.

            • De l'AEAR à Ciné-Liberté

              Le nom de Ciné-Liberté reste associé à plusieurs des principales réalisations filmiques du Front Populaire : environ
              quinze titres, dont les trois films réalisés pour la CGT5, et pas moins de six courts-métrages pour l’Espagne Républicaine. L’évolution de cette coopérative est unique dans le Front Populaire : puisqu’elle voit le jour au sein de l’AEAR, petite association de compagnons de route, oeuvrant pour une contre-culture révolutionnaire, bien éloignée de l’esprit d’Union culturelle qui prévaudra à la Maison de la Culture à partir de 1935… C’est pourtant ce nouvel esprit qu’impose la stratégie front uni anti-fasciste du Front Populaire. Et à l’automne 1936, Ciné-Liberté revendique 12.000 adhérents ! Si les rapports restent étroits avec le PCF, les adhésions, d’artistes et d’amateurs affluent désormais de toute la Gauche.
              L’ambition de Ciné-Liberté visait avant tout à
              créer un lien entre les techniciens du cinéma et les spectateurs”, qui populariserait réellement le cinéma, hors du circuit privé et aliénant du cinéma commercial. Hors production, elle s’y attela en développant des actions de pédagogie “cinématographique d’esprit révolutionnaire” (autour du film pour enfant, de la pratique du cinéma amateur, de ciné-clubs..), bataillant contre la censure et éditant même un bulletin… Victime de son succès, et toujours dans la courbe du Front Populaire, elle décline à partir de 1937.


              1 Cet interview a été réalisé par Ciné-Archives et publié dans le hors-série de l'Humanité "1936. Front Populaire : L'Espoir" (épuisé - p.4-7). Pascal Ory est l'auteur entre autres de "La Belle Illusion. Politique et culture sous le signe du Front Populaire,  1935-1938" (Plon, 1994).

              2 « Qu’est-ce que la Révolution ? Une coopérative qui a réussi » le mot est du scénariste Jeanson, l’un des princiapux animateurs de Ciné-Liberté.

              3 Parmi ces films dont beaucoup sont aujourd’hui perdus, on relève  La Commune (Mur des Fédérés 1935), Les Bastilles (14 juillet 1935), L’Attentat contre Léon Blum, Boulogne socialiste, Les faucons rouges chez eux, etc.


              4 qui entraînera la dissolution de la Fédération puis l’exclusion des Pivertistes (gauche révolutionnaire tendance Trotskiste)..

              5 En 1938 : Les Métallos de jacques Lemare pour la fédération de la Métallurgie, Sur les routes d’acier de Boris Peskine pour la Fédération des cheminots et Les Bâtisseurs de Jean Epstein pour celle des travailleurs du Bâtiment.